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L'histoire du catholiscisme aux Pays-Bas
( par François Kurris sj )

Déroulée sur une période allant du VIIe siècle à nos jours, cette grande fresque historique du catholicisme en Hollande, province des Pays-Bas, a été écrite par notre ancien curé François Kurris S.J. et publiée, chapitre après chapitre, dans le bulletin paroissial, Marlot info, de février 1998 (N°22) à février 2002 (N°35).

PLAN
1-Les fondateurs

7-Bruits d'arme au pays d'Erasme

2-Les moines pélerins 8-Jan Roothaan Amstelodamensis
3-Mystique des ruelles 9-Le siècle d'émancipation
4-Le Temple qu'est notre âme 10-Enfin, il y eut l'Université
5-Femmes mystiques 11-Quand l'Eglise-nation éclate
6-Dévotion moderne 12-Résumé et perspective

1. Les fondateurs

 

Le premier travail des moines fut de cultiver ces terres, de les transformer en terre humaine, de les défricher, d'endiguer les rivières, de mettre à sec les marécages, de convertir les eaux stagnantes, salées, amères en eau douce, potable. Willibrord et ses compagnons disposent de beaucoup d'énergie, d'une santé de fer et de grands dons humains ! De ce premier geste : humanisation de la terre -souvent le premier acte évangélisateur - témoigne encore le nom de beaucoup de sources aux Pays-Bas.

Mais les eaux leur servent aussi au Baptême. Les païens humanisés deviennent chrétiens, ce qui ne plaît pas à tous les princes frisons. En temps de guerre, les missionnaires, quoique venus de l'ouest, sont considérés comme des alliés des rois francs, et chassés du nord vers le sud. Willibrord a passé ses derniers jours dans l'abbaye qu'il avait fondée à Echternach (Luxembourg). Cela s'est passé après la fondation de l'église du Saint-Sauveur à Utrecht, souvenir en pierre de l'église Saint-Sauveur à Rome, l'ancienne basilique du Latran et cathédrale du Pape.

Ainsi trois traits caractérisent l'Eglise à ses débuts hollandais : sa "romanita", son énergie et ses relations intenses avec les puissances politiques. Nous les retrouverons par la suite…

 

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2. Moines et pèlerins


Quittons l'époque des Carolingiens pour passer aux "siècles noirs" et au haut Moyen Age. Après les invasions normandes un renouveau démographique, grâce au développement des techniques agricoles, s'accompagne d'une restructuration des pouvoirs. Charlemagne et ses premiers successeurs avaient confié l'exercice du pouvoir local à des représentants directs, les comtes. Profitant de l'incapacité du pouvoir central à s'opposer efficacement aux envahisseurs, ces comtes accaparent et rendent héréditaires ces attributions : le pouvoir, autrefois central devient local. La dispersion des pouvoirs s'accompagne de celle des centres de création romane, l'art des monastères et d'églises rurales. Dans le comté de Hollande nous ne trouvons de cet art roman que quelques restes, notamment la tour de Rijnsburg, les tympans de Velsen et d'Egmond, des reliquaires en bronze, ivoire et argent, et des enluminures de manuscrits. Les thèmes iconographiques sont le baptême, la lutte contre le mal et le culte des saints.

La figure de St. Jérôme, Jeroen en hollandais, en dit long. A l'époque où les Vikings pillent les côtes de la Mer du Nord, Jeroen est curé de Northgo, le Noordwijk actuel, vers 850. Il est l'un des nombreux missionnaires venus des Iles Britanniques; il est Ecossais. Nous savons seulement que les envahisseurs l'ont tué et lors du transfert de son corps (vers 950) à l'abbaye d'Egmond, les pieux Frisons trouvèrent au bord de la mer une civière jetée sur la plage, ce qui facilita le travail des porteurs. C'est ainsi que la légende encadre la mémoire d'un Saint vénéré…

Nous savons aussi que d'autres postes missionnaires ont existé à Vlaardingen, Wassenaar (voir le mur extérieur Nord de la Dorpskerk), Oegstgeest, Sassenheim (voir la nef extérieure), Velsen, Heiloo et Petten.

Le plus intéressant pendant l'époque romane en Hollande, c'est la vie monastique. A une époque où les églises paroissiales restent exposées aux pillages et incendies - d'où l'importance de reliquaires permettant le transport des trésors spirituels : l'Eucharistie ne peut être célébrée que sur les tombeaux des martyrs ! - les abbayes servent autant la culture que la sécurité de la population. Deux abbayes hollandaises sont connues, celle de Rijnsburg, un couvent de moniales fondé en 1133 par la Comtesse de Hollande, et celle, beaucoup plus ancienne des bénédictins d'Egmond. Jusqu'à la Réforme cette abbaye, fondée en 950 par les moines de St. Bavon de Gand, a été pendant six siècles un centre spirituel et culturel. Les premiers comtes de Hollande étaient enterrés dans son église abbatiale. Composée de relativement peu de religieux - elle n'a jamais connu plus de trente moine-profès - l'abbaye d'Egmond engageait des terrassiers, défricheurs, pêcheurs, agriculteurs, éleveurs, et artisans (fromagers, parcheminiers, lainiers, tanneurs, relieurs) ; elle accueillait les familles menacées des alentours et hébergeait dans ses dépendances et "granges" bon nombre d'ouvriers et de "frères convers". Avant tout l'abbaye d'Egmond est connue comme lieu de pèlerinage consacré à St Adelbert, missionnaire régional, et plus tard, comme centre d'études historiographiques.

Pour cette population, le monde était limité par l'horizon au-delà duquel on risquait sa vie. Est-ce que la "bidimensionalité" de la peinture hollandaise - l'expression est de Maurice Denis - ne serait pas née de cette situation : il y a beaucoup de profondeur dans les tableaux hollandais mais, tous les mouvements étant parallèles au plan de l'image, l'horizon ferme le monde et exclut les aventures, l'insoupçonné ; l'au-delà, le Hollandais le cherche dans l'au-dedans !

Le contact vivant avec l'Eglise de Rome, établi depuis St. Willibrord et confirmé par le choix de Pierre comme saint patron par les moines d'Egmond, se traduit en pèlerinages à la Ville Sainte. Une "église des Frisons" - sont appelés "Frisons" tous les habitants du littoral de la Mer du Nord - existe à Rome depuis 1141 ; elle a été construite tout près du tombeau de St. Pierre. Mais dès 800, les Frisons y ont eu leur propre établissement fortifié, "bourg" ou "schola", qui servait de lieu d'accueil aux pèlerins et de pied-à-terre aux soldats, agriculteurs immigrés et, bien sûr, marchands !

Voilà deux autres traits caractéristiques de la spiritualité hollandaise : l'intériorité et une culture spirituelle qui rayonnent des centres monastiques, à côté de la "romanita" et des relations politiques étroites dont parlait déjà notre premier paragraphe.

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3. Mystique des ruelles


Les deux premiers paragraphes ont montré qu'avant le 12è siècle les catholiques de la Hollande - les deux provinces occidentales et celle d'Utrecht actuelles - jouissent d'une spiritualité particulière, qui est marquée d'intériorité presque monacale, d'égards politiques et de sorties pérégrinantes. Puis, la fondation de couvents se poursuit à la campagne - Wateringen, Loosduinen, Warmond, Noordwijkerhout, Heemstede, Monnikendam - et en ville : Delft, Utrecht, Amsterdam, Leyde, Haarlem, La Haye. Les Prémontrés, les Cisterciens, les Chartreux et les Ordres Mendiants, avec leurs branches féminines, se sont établis dans la Hollande médiévale entre 1150 et 1500. Au territoire des Pays-Bas actuels se trouvaient à la fin du Moyen-Age deux millions d'habitants avec une centaine de couvents importants, parmi lesquels neuf Chartreuses, ce qui en dit long sur le haut niveau religieux.

Nous sommes bien renseignés concernant la vie dans les murs des couvents. Elle montre souvent des traits de "gezelligheid ", cette ambiance de chaleur et d'intimité dont le hollandais se passe difficilement. Nous savons p.e. que l'on célébrait jusque dans les communautés religieuses une journée d'échange d'étrennes (à la Saint-Nicolas ? ? ?) et que les fêtes étaient illustrées par des spécimens culinaires aussi bien que décoratifs. C'est aussi l'époque des béguinages, communautés de laïcs célibataires, vivant sobrement, autour d'une chapelle, qui se consacrent à la catéchèse des enfants, au service des malades et à la prière personnelle. Ils continuent cette spiritualité intérieure, proche, sentimentale, là où l'expression française "nature morte" se traduit en "vie silencieuse", ou "silence parlant" : "stilleven".

L'osmose entre ces communautés et les communes est intense. La ville est assez réduite pour coïncider avec la paroisse. Au 14è siècle, l'église paroissiale devient souvent "la vieille église" à côté de "la nouvelle" (de Oude en de Nieuwe Kerk). Alors, avec la richesse grandissante - Delft p.e. construit son port sur la Meuse : Delfshaven vers 1400 - l'idéal de la pauvreté évangélique des Mendiants prend son sens.

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4. Le temple qu'est notre âme

Pendant le moyen-âge la foi des chrétiens hollandais est nourrie par les couvents et les paroisses citadines. Il nous reste plusieurs textes du "Jeu Pascal", le souvenir des processions à l'occasion de l'anniversaire de la consécration de l'église, la "kerk-Mis" (d'où notre "kermesse"), les nombreux objets et livres liturgiques et catéchétiques et, bien sûr, ces églises gothiques qui marquent tout centre de ville. La liturgie elle-même est déjà fort cléricalisée et elle paraît nourrir surtout la spiritualité intérieure.
Dans un ouvrage du 16ème siècle, qui peut être appelé typique : Le temple qu'est notre âme, on lit : "comme les disciples attendent la venue du Saint Esprit au Cénacle à huis clos, ainsi l'âme se retire dans la maison de Dieu afin d'être remplie de la Promesse"… La prière de l'Assemblée liturgique cherche spontanément à être assimilée par le cœur du fidèle.
Outre cette spiritualité individualisante, nous trouvons un sens très fort de l'Eglise institutionnelle et de la nécessité de mettre ses commandements en pratique. Un catholique hollandais est, à cette époque, un catholique pratiquant : il va à la Messe dominicale, se confesse au moins aux grandes fêtes et participe aux processions et aux œuvres de charité. Comme la vie proprement mystique se passe dans le cadre paroissial, elle est souvent partagée parmi des prêtres et des laïcs, et donc vraiment présente à la société. Présente et marginale en même temps, c'est une piété peu exubérante mais sérieuse et bien ordonnée, pratique et au fond engagée. Elle reflète les rues bien tracées, l'étendue prévisible des polders, et le regard attentif du marchand.
Dans l'art sacré de l'époque nous découvrons les mêmes traits. Les scènes de la vie cachée et surtout des souffrances de Jésus dominent dans la peinture des "maîtres anonymes" de Delft et d'Alkmaar. Et qui ne connaît les noms de Geertgen tot Sint Jans, de Lucas de Leyde, De Jan van Schoorl et de l'Ecole de Haarlem ! Concret, très intéressé, plus contemplatif que théologique, cet art montre des tableaux saisissants d'humanité, vifs, proches, nourrissant le regard spirituel. L'expérience religieuse n'est pas loin !
Ainsi, plusieurs siècles avant la naissance de Jean Calvin, Picard, la spiritualité hollandaise présente des traits qu'on appellera plus tard traits "calvinistes" mais qu'il faut plutôt attribuer au caractère des habitants de cette province. La doctrine de Calvin s'y trouvera à l'aise, en y arrivant presque par hasard beaucoup plus tard.

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5. Femmes mystiques

Parmi le peu de noms de mystiques connus en Hollande, citons d'abord celui de Lidwine (qui signifie "amie de tous"), qui a vécu à Schiedam de 1380 à 1433. Son père, homme très délicat, est veilleur de nuit ; sa mère, une femme soucieuse mais superficielle. Alitée à la suite d'une chute sur la glace à l'âge de 15 ans, Lidwine souffre de plusieurs maladies pendant 38 ans. Mais, privilège d'une prière intense, la contemplation du Christ l'amène à une haute maturité spirituelle.

Dans la première partie du 14e siècle, a vécu à Delft, Gertrude van Oosten. Sa statue se trouve à L'ombre de la fameuse tour de " Jean penché". Originaire de Voorburg, elle devient servante d'auberge à Delft, à l'âge de 20 ans. Avec deux amies, elle assume le statut de béguine qui les fascine, pour se mettre au service des pauvres et des malades, et…pour chanter l'amour de "l'Epoux souffrant". Le Seigneur l'identifie à Lui par des stigmates.
Ses chants traduisent des ballades d'amour mondain en cantiques où le jeune-homme bien aimé est devenu le Christ, époux céleste, et dont le genre littéraire est très direct, proche, réaliste.

"Le jour point au levant,
le soleil pétille partout.
Qu'aucun qui veut aimer Jésus
Ne dorme trop longtemps…"

Ainsi, dans nos région de la "beata passio" de la liturgie devient la passion amère de la contemplation individuelle. Dans la spiritualité hollandaise , la tendresse lyrique et le sens pratique vont toujours de pair, contrairement par exemple à la mystique brabançonne (Hadewijc, Ruusbroec), qui est plutôt spéculative et plus théologique.


Au début des années 1500, la sœur Bertken vit pendant 57 ans comme "recluse", dans une cellule contre la Buurkerk, église paroissiale d'Utrecht. En plein cœur de la ville, elle décrit ses sentiments d'amour de Dieu, de fuite du monde extérieur, de faiblesse, mais aussi sa fameuse vision des événements de Noël. On suppose en sa vie un drame secret, converti peu à peu en feu d'amour :

<"Cet amour est de haute noblesse-
son ami, qu'elle a su préférer,
est superbe et de toute beauté-
aucun cœur ne comprend de l'amour, la liesse."

Sa poésie mystique est simple, chaude, tendre, presque enfantine, mais elle exprime parfois aussi angoisse, voire frustration. Fuyant le monde, Sœur Bertken le rencontre dans la cellule froide, humide, isolée dans la nuit, et ses poésies témoignent d'une contemplation qui lutte :

"Mais j'ai ton image si douce,
au fond de mon cœur établie :
élevé sur la croix,
si pâle, sanglant, délaissé-
c'est ta flamme d'amour
qui transperce mon cœur."


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6. Dévotion moderne

Depuis la fin du 14e siècle, le climat religieux en Hollande change. On voit se construire des centaines d'églises, couvents et hôpitaux ; on est témoin aussi d'un renouveau profond de l'Eglise, fruit d'un mouvement d'intériorisation, de formation permanente, de "vie commune" et d'une prédication inspirée. Mais ce mouvement va à l'encontre des infidélités cléricales, d'un mysticisme de mauvais aloi et d'une pratique religieuse composée de processions, pèlerinages et dévotions extérieures.

Le renouveau naît dans la région de l'Over-IJssel (Deventer, Zwolle, Zutphen), gagne très vite la Hollande (Gouda, Leyde, Delft) pour se répandre très vite sur toute l'Europe occidentale, jusqu'en Espagne. Ce que cette "devotio moderna" apporte, c'est le caractère populaire et simple de sa piété et la faible place de l'intellectualisme dans sa prédication et ses écrits. Ses écoles et ses communautés se trouvent en pleine ville ; elles correspondent au besoin de formation de la démocratie des bonnes villes en anticipant les succès de l'imprimerie.
On constate cependant, que les nouveaux maîtres de spiritualité sont bien obligés de séparer la théologie (théologie scolastique enlisée !) et la vie de l'âme ; le moralisme et le sentimentalisme ne sont pas loin !

Dans cette "devotio moderna", le livre de "L'imitation du Christ" joue un rôle principal. Il a exercé une profonde influence sur la réforme intérieure de l'Eglise et sur ce que les historiens ont appelé parfois la "contre-réforme". On en trouve des traces dans les œuvres des grands spirituels tels que François de Salles, Thérèse d'Avila, Jean de la Croix, Ignace de Loyola, le cardinal de Bérulle et bien d'autres, parmi lesquels de grands auteurs issus de la Réforme protestante.

"L'imitation du Christ" insiste sur l'intériorité et l'abnégation, sur la docilité à la grâce, sur le prix de la familiarité avec Dieu et sur la nécessité de réformer ses inclinations déréglées.
Après la Bible, ce fut le livre spirituel le plus répandu dans le monde, tout en gardant jusque dans son expression latine maints traits des compatriotes d'Erasme : la piété, l'imagination sobre, le sérieux, l'efficacité et un sang-froid qui s'entend curieusement avec un cœur chaleureux. Celui qui veut connaître la spiritualité hollandaise, qu'il se plonge dans ce livre singulier !


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7. Bruits d'armes au pays d'Erasme

En la Hollande du 15ème siècle, le style traditionnel et le mouvement de réforme : d'un côté les cérémonies et les coutumes de l'Eglise-institut et d'autre part la "Dévotion Moderne" qui mettait l'accent sur une foi intérieure, réfléchie et nourrie par la prière, se contrebalançaient. Mais lorsque la situation politique, elle-même déterminée par de nombreux facteurs d'ordre économique, fut perturbée, une vraie révolution se déclencha. Pendant un demi-siècle, de 1566 à 1609, elle a sévi cruellement. Le parallèle avec les Guerres de Religion en France est d'ailleurs frappant.

Tout en continuant à constituer un tiers de la population de notre région, les catholiques voient leurs églises saccagées par la populace et passées en d'autres mains ; les fonctions publiques, l'exercice extérieur de leur religion, les couvents, l'accueil de prêtres leur sont désormais défendus.

Plus tard, à l'époque où les divisions politiques intérieures, les disputes intra-protestantes et les guerres devinrent plus intensives, l'existence souterraine des catholiques, appelés désormais "les Romains", fut plus ou moins tolérée. Dans une persécution qui cherchait, je dirais malgré elle, le fameux procédé "polder hollandais", les pots de vin - soigneusement cachés - faisaient souvent pencher la balance. Bon sang ne peut mentir.

Aux 17ème et 18ème siècles l'Eglise demeure invisible, une église de silence. Mais les nombreuses églises cachées (plutôt appelées abris : "schuilkerken") formaient les centres souvent archi-combles de la dévotion populaire. Il nous en reste les trésors artisanaux, les petites images pieuses, cette invention typiquement hollandaise faisant de nécessité vertu, et la pratique d'une liturgie intériorisante.

La pastorale journalière se faisait par les "klopjes", femmes laïques, célibataires. On en compte cinq mille, en moyenne, au 17ème siècle! Elles desservaient les églises, s'occupaient de la catéchèse et soignaient les malades. Quand un prêtre allait passer, elles prévenaient les paroissiens à la maison et veillaient à ce que la police fermât l'oeil. C'est aussi grâce à l'assiduité de ces dizaines de milliers de femmes que la lumière de la foi catholique ne s'est pas éteinte.

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8. Jan Roothaan Amstelodamensis


Jan Roothaan peut servir d'exemple dans la spiritualité hollandaise autour de 1800. Il passe sa jeunesse à Amsterdam, où le culte catholique est encore clandestin et fort vivant, malgré un manque total d'infrastructure. Jan vit dans un contexte bourgeois dépourvu de tout luxe culturel. En lui, on ne trouve aucune trace de ce qui caractérise ses contemporains Chateaubriand, Lamartine ou Stendhal, et dans la Rome qu'il habitera pendant vingt-quatre ans il n'a pas l'air d'avoir jamais entendu la musique de Verdi.

Etudiant brillant et aimé par ses professeurs et camarades de l'Athénée illustre de la ville d'Amsterdam, où il suit les cours de latin et grec, philosophie, français et allemand, hébreu, syriaque et babylonien, il se sent appelé à cette Compagnie de Jésus qui survit seulement dans l'empire de Catherine II. C'est pourquoi il entreprend sans hésiter le voyage de la Russie - trois semaines en bateau - où il trouve une communauté internationale. Il y apprend à parler couramment le polonais et le russe, et il enseigne au collège. Dans les multiples errances de la communauté déclenchées par la campagne de Napoléon, Jan Roothaan se montre un frère cordial et facile, un Hollandais calme, flegmatique, au fond sensible. Son planning méticuleux lui permet de travailler dur, comme professeur, philologue et prédicateur. Après les randonnées russes entre 1804 et 1820, il s'adapte merveilleusement, avec sa santé de fer, aux styles de vie suisse et italien qui suivent. A partir de sa 38ème année il se trouve embarqué dans l'administration universitaire, estudiantine, ensuite jésuite. En 1829 il est élu Supérieur Général de la Compagnie, à l'âge de 44 ans, poste qu'il occupera pendant presque un quart de siècle.

En tant que professeur de langue, Roothaan a édité l'autographe des Exercices Spirituels et un nouveau programme d'études de la compagnie de Jésus : la Ratio Studiorum de 1832.
D'une foi réaliste, peu exaltée, mais profonde et efficace, il lit tous les jours deux chapitres de l'Imitation du Christ (voir notre chapitre 6 !) et il écrit le fameux livret Comment méditer ? ("De ratione meditandi" 1836).

L'ampleur de son orientation s'exprime dans le lancement de nombreuses missions et dans la facilité de ses contacts avec les confrères. La spiritualité de Jan Roothaan est ainsi marquée par cette synthèse, déjà rencontrée, d'une vue large, voire cosmopolite - Roothaan parlait couramment huit langues - et d'un sens bourgeois, renfermé, qui étonne l'étranger.

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9. Le siècle d'émancipation


Pour l'Eglise des Pays-Bas, le dix-neuvième siècle marque d'abord la liberté. Pendant deux siècles, le gouvernement des Sept Provinces Unies a considéré et traité les catholiques, au moins un tiers de la population, comme des citoyens de second ordre, et il ne les a pas admis aux fonctions publiques, servant juste à payer les impôts, tolérés plutôt que respectés. Il ne leur restait, comme aux juifs, que les professions libérales, surtout le commerce. Mais depuis le début du 19ème siècle, l'idéal de la Révolution Française et le libéralisme ne tardent pas à gagner du terrain et facilitent un essor rapide des catholiques. Beaucoup d'églises sont construites, souvent à côté des temples anciennement catholiques, des évêques sont nommés, les catholiques prennent l'initiative d'un parti politique, ainsi que d'un grand journal, de nombreuses écoles, hôpitaux, syndicats, maisons d'éducation sont fondés.
Dans ce foisonnement d'initiatives, des clercs jeunes et nombreux sont souvent les premiers de cordée. La popularité du Pape est immense, et le contingent de zouaves qui vont au secours militaire des Etats Pontificaux est le plus important de l'Europe.
Les catholiques hollandais s'inspirent aussi du romantisme. C'est, on le sait, une ambiance, un "sens", parfois une religion. Au fond du romantisme se trouve la conscience qu'une réalité, morte en apparence, reprend vie. Des réalités vitales : l'amour, l'enfant, le passé, la nature, la nuit, la patrie, la mort, certains styles, les dieux, la famille, etc… sont redécouvertes, décollées de leur contexte banal et revalorisées dans leur valeur propre. Ainsi la redécouverte du Moyen-Âge - neiges d'antan du groupe opprimé - amène l'architecte Cuypers à créer le Rijksmuseum et la gare d'Amsterdam comme des quasi-églises gothiques. La fin de l'isolement culturel dans lequel les catholiques ont vécu, leur permet une activité immense : poussée missionnaire, fièvre constructrice, créativité artistique, renaissance de lieux de pèlerinage, une foule de vocations et de congrégations religieuses, une intelligentsia engagée, et cette générosité des petits marchands, paysans, ouvriers qui paraît dépasser les bornes.
En cela, l'exemple des deux nations voisines - la France de Chateaubriand, de Viollet-le-Duc et de Montalembert, et l'Allemagne de Mgr. Ketteler - ainsi que la gloire du Moyen-Âge lui-même nuancent la spiritualité des catholiques hollandais du 19ème siècle.
Après la nomination d'évêques en 1853, le Pape canonisa quinze ans plus tard les dix-neuf martyrs de Gorcum qui avaient donné leur vie, à Brielle, au début de la guerre de 80 ans, pour un ensemble de motifs religieux, économiques et politiques. La Hollande catholique ne se sent plus "pays de mission", mais "pays émancipé".

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10. Enfin il y eut l'université


L'émancipation catholique du 19me siècle produit une grande richesse spirituelle et culturelle. Pour ce généreux foisonnement, la nouvelle cathédrale de Haarlem, la seule en Hollande créée en tant que telle, sert d'exemple. Construite entre 1895 et 1930, elle réalise en architecture catholique le "Gesamtkunstwerk" et le "théâtre vivant" dont rêve l'Europe occidentale. A cette époque aussi les catholiques hollandais ont su créer des réseaux denses de syndicats et d'associations professionnelles, d'hôpitaux, de congrégations religieuses, de fondations éducatives, caritatives et sociales, trois grands journaux nationaux, de nombreuses revues hebdomadaires et mensuelles, une société de radiodiffusion, un parti politique puissant, et surtout beaucoup d'écoles primaires, soit citadines soit paroissiales, et secondaires. Leur équivalence intégrale avec l'enseignement public en matière d'inspection, de diplômes et de finances (!) est stipulée par la Loi en 1917, date qui marque un tournant décisif. Enfin, l'émancipation est couronnée par la fondation de l'université catholique en 1923.
Parallèlement à cette évolution, la partie protestante de la nation et la partie "neutre", aconfessionnelle, dynamisée surtout par les socialistes, vivent leurs vies selon le même modèle. Jusqu'en 1940 ces trois tiers si différents et pourtant si ressemblants de la population ne se connaissent guère. C'est la fameuse société "sur trois colonnes", compartimentée dans le domaine de la vie.
Nous découvrons ainsi la différence avec les pays voisins : un catholicisme uni, sans vraie droite ni gauche, sans "laïcité" à la française,
sans libéralisme anticlérical à la belge. En voici quatre causes:
- Les catholiques hollandais vivent, de la Révolution française ( +1800) à l'attaque allemande (1940), l'héritage d'une église opprimée mais sortant victorieuse de ses cachettes.
- Ils n'ont pas été bousculés par la Guerre de '14, et leurs effectifs n'en ont subi aucun dégât.
- Le climat industriel modéré a favorisé l'action sociale des pionniers prêtres, laïcs et religieux.
- La fidélité séculaire au Pape leur a appris à bien écouter les conseils en matière morale et liturgique, et à lire les auteurs traditionnels sans trop de complexes.

Bref, lorsque le 10 mai 1940 la Guerre éclate, les catholiques hollandais ne peuvent se rendre compte qu'avec leur 19ème siècle finissant, l'Eglise va entrer dans une ère nouvelle.

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11. Quand l'Eglise-nation éclate

Le 10 mai 1940 les troupes allemandes envahissent les Pays-Bas. Pour la configuration sociale cela marque un rapprochement des églises chrétiennes et une revalorisation du socialisme face l'adversaire commun. Du fameux "compartimentage" hollandais (voir Marlot-Info no 32,p.15) la dernière heure a sonné.
Un autre mois de mai, celui de '68, bouscule les rapports humains, marque en Occident la fin des hiérarchies, et met en branle un mouvement de "libérations" qui, après plus de trente ails, ne laisse toujours présager ni sa fin ni son ampleur morale. Et parmi les Occidentaux, le Hollandais, braqué par nature sur tout ce qui est marché, même celui des idées de l'Etranger, se laisse emporter.
Du Concile Vatican Il suivi par les média avec avidité, les rénovations se réalisent ici avant tout dans le domaine pratico-pastoral. Pendant dix ans, de 1965 à 1975, une tempête fort fraîche range des atavismes surannés, abat des richesses séculaires, s'attaque à des valeurs essentielles et fait place nette a d'autres aspects importants: la musique sacrée est fort enrichie, le dialogue œcuménique s'intensifie, et les questions religieuses se posent de façon aiguë. N'empêche que la dislocation quasi-totale du "compartimentage" a privé les catholiques de leur terreau spirituel: le pot où la plante poussait, s'est irréparablement cassé! Et plus les structures avaient été solides (e.a.l'enseignement et le syndicalisme), plus leur écroulement faisait du fracas.
Ce qui reste, c'est un certain nombre de communautés vivantes, la radio et télévision catholiques (K.R.O.), quelques écoles et petits centres spirituels, de beaux bâtiments, des diocèses bien organises et très bien gérés, et surtout des efforts contagieux quoique épars par une intelligentsia politique et sociale. Bref, plutôt qu'exceptionnel, le clairsemé spirituel est devenu de règle.
D'autre part on ne connaît en Hollande ni un mouvement "traditionnel" qui soit intéressant, ni un "renouveau" charismatique d'un impact plus que local.
Répétons, enfin, que par exemple dans le Sud du pays (Brabant et Limbourg) la situation spirituelle n'est pas la même, étant donné que le passé y a été différent.

A quelle lumière résumer cette longue histoire d'un "sentiment religieux" ? Quelles seront nos conclusions, positives ou fâcheuses? Quelles perspectives s'ouvrent à la spiritualité hollandaise ? La presse marlotine tâchera d'en tracer une esquisse dans un dernier paragraphe.

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12. Résumé et perspective

Le seul pays, dit-on, que Dieu n'a pas créé, c'est la Hollande puisqu'elle est le produit des Hollandais. Depuis les moines assécheurs d'Egmond (en 950) aux constructeurs du Plan Delta (en 1953), la Hollande n'a cessée d'être ordonnée. Même du point de vue religieux. Le découpage se fait dès le début plus rapidement qu'ailleurs : en classes sociales, en régions diocésaines et quartiers paroissiaux, en clergé séculier et régulier, catholiques et protestants, réformés et re-réformés, chrétiens et humanistes, tradition et progrès. Et ces découpages s'endurcissent presque toujours, sans se déjuger, sans s'estomper, irréductiblement. L'endigueur a le caractère tenace.
Dès la grande époque du catholicisme hollandais, résumé dans l'Imitation du Christ (vers 1400), les belles églises sont nombreuses, les béguinages en chaque ville, les dévotions populaires quasi viscérales. La vie religieuse est authentique, intérieure, réaliste, solide comme les bâtiments romano-gothiques. Mais pour l'inattendu, il y a peu de place. On est plus missionnaire qu'accueillant. Ici, on n'improvise pas, le caprice est réputé inadmissible. Malheur à ceux qui vivent " als god in Frankrijk " et qui agissent " met de Franse slag " !
Les prêtres, formateurs de conscience plutôt que maîtres de spiritualité, mettent l'accent sur la pastorale pratique de la visite des foyers, l'explication catéchétique de l'Evangile et l'organisation d'œuvres : leurs bibliothèques en témoignent. Aujourd'hui encore, dans les meilleurs cas, leur liturgie est personnalisée et leur catéchèse fort actualisant, mais parfois ils semblent ne pouvoir empêcher que le rite perde sa sève et que la sociologie l'emporte sur la pensée théologique. Marthe, la sœur de Marie, aurait pu être la sainte patronne de ce morceau de terre.
Enfin, tout le passé de l'Eglise de Hollande depuis le 16ème siècle - vie en cachette, délivrance, émancipation, apogée - a abouti à une " assiette " qui devait éclater aux temps postmodernes. Ce fut, entre 1960 et 1980, la fin du cloisonnement et du compartimentage et le début d'une Eglise minoritaire.

A cette Eglise, il ne reste que le choix d'être sel de la terre, à moins qu'on ne se retire soit dans un béguinage spirituel, soit dans la rancœur anti-romaine.
Mais si la société d'ici a l'air totalement sécularisée, elle semble garder le sens de Dieu, et ses attachements religieux restent souterrains. Dès que l'Eglise montre un visage évangélique : le Pape Jean-Paul I, une liturgie authentique, le phénomène " Taizé ", le mouvement " Aide à Toute Détresse ", le discours royal de Noël, un prêtre qui défend le droit des pauvres, la société hollandaise réagit positivement. Un évêque de nos jours qui pose un geste évident de charité recueille la louange générale. Minoritaire, à peine recruteur, le catholique hollandais réussit à fasciner son frère réformé, voire son voisin incroyant, lors d'une liturgie intense, par son vrai souci de l'humain et par sa connivence spirituelle avec le monde entier.
C'est pourquoi l'auteur de ces lignes est convaincu que, à condition que l'Eglise en Hollande abatte les cloisons et comble tous les watergangs, elle gagnera une existence nouvelle. Moins " une ", moins " sainte ", moins " apostolique " que ses églises-sœurs à l'étranger, elle les dépassera peut-être par sa mondialisation : serait-elle avant tout plus " catholique " ? Réussira-t-elle une conversion du don à l'accueil, de l'habileté à la profondeur, de l'ordonnance à l'aventure ?

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