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L'histoire
du catholiscisme aux Pays-Bas
( par François Kurris
sj ) |
Déroulée
sur une période allant du VIIe siècle à
nos jours, cette grande fresque historique du catholicisme
en Hollande, province des Pays-Bas, a été écrite
par notre ancien curé François Kurris S.J. et
publiée, chapitre après chapitre, dans le bulletin
paroissial, Marlot
info, de février 1998 (N°22) à février
2002 (N°35).
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1.
Les fondateurs

Le premier travail des moines fut de
cultiver ces terres, de les transformer en terre humaine,
de les défricher, d'endiguer les rivières, de
mettre à sec les marécages, de convertir les
eaux stagnantes, salées, amères en eau douce,
potable. Willibrord et ses compagnons disposent de beaucoup
d'énergie, d'une santé de fer et de grands dons
humains ! De ce premier geste : humanisation de la terre -souvent
le premier acte évangélisateur - témoigne
encore le nom de beaucoup de sources aux Pays-Bas.
Mais les eaux leur servent aussi au
Baptême. Les païens humanisés deviennent
chrétiens, ce qui ne plaît pas à tous
les princes frisons. En temps de guerre, les missionnaires,
quoique venus de l'ouest, sont considérés comme
des alliés des rois francs, et chassés du nord
vers le sud. Willibrord a passé ses derniers jours
dans l'abbaye qu'il avait fondée à Echternach
(Luxembourg). Cela s'est passé après la fondation
de l'église du Saint-Sauveur à Utrecht, souvenir
en pierre de l'église Saint-Sauveur à Rome,
l'ancienne basilique du Latran et cathédrale du Pape.
Ainsi trois traits caractérisent
l'Eglise à ses débuts hollandais : sa "romanita",
son énergie et ses relations intenses avec les puissances
politiques. Nous les retrouverons par la suite
Chapitres
:
1 -
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2.
Moines et pèlerins

Quittons l'époque des Carolingiens
pour passer aux "siècles noirs" et au haut
Moyen Age. Après les invasions normandes un renouveau
démographique, grâce au développement
des techniques agricoles, s'accompagne d'une restructuration
des pouvoirs. Charlemagne et ses premiers successeurs avaient
confié l'exercice du pouvoir local à des représentants
directs, les comtes. Profitant de l'incapacité du pouvoir
central à s'opposer efficacement aux envahisseurs,
ces comtes accaparent et rendent héréditaires
ces attributions : le pouvoir, autrefois central devient local.
La dispersion des pouvoirs s'accompagne de celle des centres
de création romane, l'art des monastères et
d'églises rurales. Dans le comté de Hollande
nous ne trouvons de cet art roman que quelques restes, notamment
la tour de Rijnsburg, les tympans de Velsen et d'Egmond, des
reliquaires en bronze, ivoire et argent, et des enluminures
de manuscrits. Les thèmes iconographiques sont le baptême,
la lutte contre le mal et le culte des saints.
La figure de St. Jérôme,
Jeroen en hollandais, en dit long. A l'époque où
les Vikings pillent les côtes de la Mer du Nord, Jeroen
est curé de Northgo, le Noordwijk actuel, vers 850.
Il est l'un des nombreux missionnaires venus des Iles Britanniques;
il est Ecossais. Nous savons seulement que les envahisseurs
l'ont tué et lors du transfert de son corps (vers 950)
à l'abbaye d'Egmond, les pieux Frisons trouvèrent
au bord de la mer une civière jetée sur la plage,
ce qui facilita le travail des porteurs. C'est ainsi que la
légende encadre la mémoire d'un Saint vénéré
Nous savons aussi que d'autres postes
missionnaires ont existé à Vlaardingen, Wassenaar
(voir le mur extérieur Nord de la Dorpskerk), Oegstgeest,
Sassenheim (voir la nef extérieure), Velsen, Heiloo
et Petten.
Le plus intéressant pendant l'époque
romane en Hollande, c'est la vie monastique. A une époque
où les églises paroissiales restent exposées
aux pillages et incendies - d'où l'importance de reliquaires
permettant le transport des trésors spirituels : l'Eucharistie
ne peut être célébrée que sur les
tombeaux des martyrs ! - les abbayes servent autant la culture
que la sécurité de la population. Deux abbayes
hollandaises sont connues, celle de Rijnsburg, un couvent
de moniales fondé en 1133 par la Comtesse de Hollande,
et celle, beaucoup plus ancienne des bénédictins
d'Egmond. Jusqu'à la Réforme cette abbaye, fondée
en 950 par les moines de St. Bavon de Gand, a été
pendant six siècles un centre spirituel et culturel.
Les premiers comtes de Hollande étaient enterrés
dans son église abbatiale. Composée de relativement
peu de religieux - elle n'a jamais connu plus de trente moine-profès
- l'abbaye d'Egmond engageait des terrassiers, défricheurs,
pêcheurs, agriculteurs, éleveurs, et artisans
(fromagers, parcheminiers, lainiers, tanneurs, relieurs) ;
elle accueillait les familles menacées des alentours
et hébergeait dans ses dépendances et "granges"
bon nombre d'ouvriers et de "frères convers".
Avant tout l'abbaye d'Egmond est connue comme lieu de pèlerinage
consacré à St Adelbert, missionnaire régional,
et plus tard, comme centre d'études historiographiques.
Pour cette population, le monde était
limité par l'horizon au-delà duquel on risquait
sa vie. Est-ce que la "bidimensionalité"
de la peinture hollandaise - l'expression est de Maurice Denis
- ne serait pas née de cette situation : il y a beaucoup
de profondeur dans les tableaux hollandais mais, tous les
mouvements étant parallèles au plan de l'image,
l'horizon ferme le monde et exclut les aventures, l'insoupçonné
; l'au-delà, le Hollandais le cherche dans l'au-dedans
!
Le contact vivant avec l'Eglise de Rome,
établi depuis St. Willibrord et confirmé par
le choix de Pierre comme saint patron par les moines d'Egmond,
se traduit en pèlerinages à la Ville Sainte.
Une "église des Frisons" - sont appelés
"Frisons" tous les habitants du littoral de la Mer
du Nord - existe à Rome depuis 1141 ; elle a été
construite tout près du tombeau de St. Pierre. Mais
dès 800, les Frisons y ont eu leur propre établissement
fortifié, "bourg" ou "schola",
qui servait de lieu d'accueil aux pèlerins et de pied-à-terre
aux soldats, agriculteurs immigrés et, bien sûr,
marchands !
Voilà deux autres traits caractéristiques
de la spiritualité hollandaise : l'intériorité
et une culture spirituelle qui rayonnent des centres monastiques,
à côté de la "romanita" et des
relations politiques étroites dont parlait déjà
notre premier paragraphe.
Chapitres
: 1
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3.
Mystique des ruelles

Les deux premiers paragraphes ont
montré qu'avant le 12è siècle les catholiques
de la Hollande - les deux provinces occidentales et celle
d'Utrecht actuelles - jouissent d'une spiritualité
particulière, qui est marquée d'intériorité
presque monacale, d'égards politiques et de sorties
pérégrinantes. Puis, la fondation de couvents
se poursuit à la campagne - Wateringen, Loosduinen,
Warmond, Noordwijkerhout, Heemstede, Monnikendam - et en ville
: Delft, Utrecht, Amsterdam, Leyde, Haarlem, La Haye. Les
Prémontrés, les Cisterciens, les Chartreux et
les Ordres Mendiants, avec leurs branches féminines,
se sont établis dans la Hollande médiévale
entre 1150 et 1500. Au territoire des Pays-Bas actuels se
trouvaient à la fin du Moyen-Age deux millions d'habitants
avec une centaine de couvents importants, parmi lesquels neuf
Chartreuses, ce qui en dit long sur le haut niveau religieux.
Nous sommes bien renseignés concernant
la vie dans les murs des couvents. Elle montre souvent des
traits de "gezelligheid ", cette ambiance de chaleur
et d'intimité dont le hollandais se passe difficilement.
Nous savons p.e. que l'on célébrait jusque dans
les communautés religieuses une journée d'échange
d'étrennes (à la Saint-Nicolas ? ? ?) et que
les fêtes étaient illustrées par des spécimens
culinaires aussi bien que décoratifs. C'est aussi l'époque
des béguinages, communautés de laïcs célibataires,
vivant sobrement, autour d'une chapelle, qui se consacrent
à la catéchèse des enfants, au service
des malades et à la prière personnelle. Ils
continuent cette spiritualité intérieure, proche,
sentimentale, là où l'expression française
"nature morte" se traduit en "vie silencieuse",
ou "silence parlant" : "stilleven".
L'osmose entre ces communautés
et les communes est intense. La ville est assez réduite
pour coïncider avec la paroisse. Au 14è siècle,
l'église paroissiale devient souvent "la vieille
église" à côté de "la
nouvelle" (de Oude en de Nieuwe Kerk). Alors, avec la
richesse grandissante - Delft p.e. construit son port sur
la Meuse : Delfshaven vers 1400 - l'idéal de la pauvreté
évangélique des Mendiants prend son sens.
Chapitres
: 1
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4.
Le temple qu'est notre âme

Pendant le moyen-âge la foi des
chrétiens hollandais est nourrie par les couvents et
les paroisses citadines. Il nous reste plusieurs textes du
"Jeu Pascal", le souvenir des processions à
l'occasion de l'anniversaire de la consécration de
l'église, la "kerk-Mis" (d'où notre
"kermesse"), les nombreux objets et livres liturgiques
et catéchétiques et, bien sûr, ces églises
gothiques qui marquent tout centre de ville. La liturgie elle-même
est déjà fort cléricalisée et
elle paraît nourrir surtout la spiritualité intérieure.
Dans un ouvrage du 16ème siècle, qui peut être
appelé typique : Le temple qu'est notre âme,
on lit : "comme les disciples attendent la venue du Saint
Esprit au Cénacle à huis clos, ainsi l'âme
se retire dans la maison de Dieu afin d'être remplie
de la Promesse"
La prière de l'Assemblée
liturgique cherche spontanément à être
assimilée par le cur du fidèle.
Outre cette spiritualité individualisante, nous trouvons
un sens très fort de l'Eglise institutionnelle et de
la nécessité de mettre ses commandements en
pratique. Un catholique hollandais est, à cette époque,
un catholique pratiquant : il va à la Messe dominicale,
se confesse au moins aux grandes fêtes et participe
aux processions et aux uvres de charité. Comme
la vie proprement mystique se passe dans le cadre paroissial,
elle est souvent partagée parmi des prêtres et
des laïcs, et donc vraiment présente à
la société. Présente et marginale en
même temps, c'est une piété peu exubérante
mais sérieuse et bien ordonnée, pratique et
au fond engagée. Elle reflète les rues bien
tracées, l'étendue prévisible des polders,
et le regard attentif du marchand.
Dans l'art sacré de l'époque nous découvrons
les mêmes traits. Les scènes de la vie cachée
et surtout des souffrances de Jésus dominent dans la
peinture des "maîtres anonymes" de Delft et
d'Alkmaar. Et qui ne connaît les noms de Geertgen tot
Sint Jans, de Lucas de Leyde, De Jan van Schoorl et de l'Ecole
de Haarlem ! Concret, très intéressé,
plus contemplatif que théologique, cet art montre des
tableaux saisissants d'humanité, vifs, proches, nourrissant
le regard spirituel. L'expérience religieuse n'est
pas loin !
Ainsi, plusieurs siècles avant la naissance de Jean
Calvin, Picard, la spiritualité hollandaise présente
des traits qu'on appellera plus tard traits "calvinistes"
mais qu'il faut plutôt attribuer au caractère
des habitants de cette province. La doctrine de Calvin s'y
trouvera à l'aise, en y arrivant presque par hasard
beaucoup plus tard.
Chapitres
: 1
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5.
Femmes mystiques

Parmi le peu de noms de mystiques connus
en Hollande, citons d'abord celui de Lidwine (qui signifie
"amie de tous"), qui a vécu à Schiedam
de 1380 à 1433. Son père, homme très
délicat, est veilleur de nuit ; sa mère, une
femme soucieuse mais superficielle. Alitée à
la suite d'une chute sur la glace à l'âge de
15 ans, Lidwine souffre de plusieurs maladies pendant 38 ans.
Mais, privilège d'une prière intense, la contemplation
du Christ l'amène à une haute maturité
spirituelle.
Dans la première partie du 14e
siècle, a vécu à Delft, Gertrude van
Oosten. Sa statue se trouve à L'ombre de la fameuse
tour de " Jean penché". Originaire de Voorburg,
elle devient servante d'auberge à Delft, à l'âge
de 20 ans. Avec deux amies, elle assume le statut de béguine
qui les fascine, pour se mettre au service des pauvres et
des malades, et
pour chanter l'amour de "l'Epoux
souffrant". Le Seigneur l'identifie à Lui par
des stigmates.
Ses chants traduisent des ballades d'amour mondain en cantiques
où le jeune-homme bien aimé est devenu le Christ,
époux céleste, et dont le genre littéraire
est très direct, proche, réaliste.
"Le jour point au levant,
le soleil pétille partout.
Qu'aucun qui veut aimer Jésus
Ne dorme trop longtemps
"
Ainsi, dans nos région de la
"beata passio" de la liturgie devient la passion
amère de la contemplation individuelle. Dans la spiritualité
hollandaise , la tendresse lyrique et le sens pratique vont
toujours de pair, contrairement par exemple à la mystique
brabançonne (Hadewijc, Ruusbroec), qui est plutôt
spéculative et plus théologique.
Au début des années 1500, la sur Bertken
vit pendant 57 ans comme "recluse", dans une cellule
contre la Buurkerk, église paroissiale d'Utrecht. En
plein cur de la ville, elle décrit ses sentiments
d'amour de Dieu, de fuite du monde extérieur, de faiblesse,
mais aussi sa fameuse vision des événements
de Noël. On suppose en sa vie un drame secret, converti
peu à peu en feu d'amour :
<"Cet amour est de haute
noblesse-
son ami, qu'elle a su préférer,
est superbe et de toute beauté-
aucun cur ne comprend de l'amour, la liesse."
Sa poésie mystique est simple,
chaude, tendre, presque enfantine, mais elle exprime parfois
aussi angoisse, voire frustration. Fuyant le monde, Sur
Bertken le rencontre dans la cellule froide, humide, isolée
dans la nuit, et ses poésies témoignent d'une
contemplation qui lutte :
"Mais j'ai ton image si
douce,
au fond de mon cur établie :
élevé sur la croix,
si pâle, sanglant, délaissé-
c'est ta flamme d'amour
qui transperce mon cur."
Chapitres :
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6.
Dévotion moderne

Depuis la fin du 14e siècle,
le climat religieux en Hollande change. On voit se construire
des centaines d'églises, couvents et hôpitaux
; on est témoin aussi d'un renouveau profond de l'Eglise,
fruit d'un mouvement d'intériorisation, de formation
permanente, de "vie commune" et d'une prédication
inspirée. Mais ce mouvement va à l'encontre
des infidélités cléricales, d'un mysticisme
de mauvais aloi et d'une pratique religieuse composée
de processions, pèlerinages et dévotions extérieures.
Le renouveau naît dans la région
de l'Over-IJssel (Deventer, Zwolle, Zutphen), gagne très
vite la Hollande (Gouda, Leyde, Delft) pour se répandre
très vite sur toute l'Europe occidentale, jusqu'en
Espagne. Ce que cette "devotio moderna" apporte,
c'est le caractère populaire et simple de sa piété
et la faible place de l'intellectualisme dans sa prédication
et ses écrits. Ses écoles et ses communautés
se trouvent en pleine ville ; elles correspondent au besoin
de formation de la démocratie des bonnes villes en
anticipant les succès de l'imprimerie.
On constate cependant, que les nouveaux maîtres de spiritualité
sont bien obligés de séparer la théologie
(théologie scolastique enlisée !) et la vie
de l'âme ; le moralisme et le sentimentalisme ne sont
pas loin !
Dans cette "devotio moderna",
le livre de "L'imitation du Christ" joue un rôle
principal. Il a exercé une profonde influence sur la
réforme intérieure de l'Eglise et sur ce que
les historiens ont appelé parfois la "contre-réforme".
On en trouve des traces dans les uvres des grands spirituels
tels que François de Salles, Thérèse
d'Avila, Jean de la Croix, Ignace de Loyola, le cardinal de
Bérulle et bien d'autres, parmi lesquels de grands
auteurs issus de la Réforme protestante.
"L'imitation du Christ"
insiste sur l'intériorité et l'abnégation,
sur la docilité à la grâce, sur le prix
de la familiarité avec Dieu et sur la nécessité
de réformer ses inclinations déréglées.
Après la Bible, ce fut le livre spirituel le plus répandu
dans le monde, tout en gardant jusque dans son expression
latine maints traits des compatriotes d'Erasme : la piété,
l'imagination sobre, le sérieux, l'efficacité
et un sang-froid qui s'entend curieusement avec un cur
chaleureux. Celui qui veut connaître la spiritualité
hollandaise, qu'il se plonge dans ce livre singulier !
Chapitres :
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7.
Bruits d'armes au pays d'Erasme
En la Hollande du 15ème siècle,
le style traditionnel et le mouvement de réforme :
d'un côté les cérémonies et les
coutumes de l'Eglise-institut et d'autre part la "Dévotion
Moderne" qui mettait l'accent sur une foi intérieure,
réfléchie et nourrie par la prière, se
contrebalançaient. Mais lorsque la situation politique,
elle-même déterminée par de nombreux facteurs
d'ordre économique, fut perturbée, une vraie
révolution se déclencha. Pendant un demi-siècle,
de 1566 à 1609, elle a sévi cruellement. Le
parallèle avec les Guerres de Religion en France est
d'ailleurs frappant.
Tout en continuant à constituer
un tiers de la population de notre région, les catholiques
voient leurs églises saccagées par la populace
et passées en d'autres mains ; les fonctions publiques,
l'exercice extérieur de leur religion, les couvents,
l'accueil de prêtres leur sont désormais défendus.
Plus tard, à l'époque
où les divisions politiques intérieures, les
disputes intra-protestantes et les guerres devinrent plus
intensives, l'existence souterraine des catholiques, appelés
désormais "les Romains", fut plus ou moins
tolérée. Dans une persécution qui cherchait,
je dirais malgré elle, le fameux procédé
"polder hollandais", les pots de vin - soigneusement
cachés - faisaient souvent pencher la balance. Bon
sang ne peut mentir.
Aux 17ème et 18ème siècles
l'Eglise demeure invisible, une église de silence.
Mais les nombreuses églises cachées (plutôt
appelées abris : "schuilkerken") formaient
les centres souvent archi-combles de la dévotion populaire.
Il nous en reste les trésors artisanaux, les petites
images pieuses, cette invention typiquement hollandaise faisant
de nécessité vertu, et la pratique d'une liturgie
intériorisante.
La pastorale journalière se faisait
par les "klopjes", femmes laïques, célibataires.
On en compte cinq mille, en moyenne, au 17ème siècle!
Elles desservaient les églises, s'occupaient de la
catéchèse et soignaient les malades. Quand un
prêtre allait passer, elles prévenaient les paroissiens
à la maison et veillaient à ce que la police
fermât l'oeil. C'est aussi grâce à l'assiduité
de ces dizaines de milliers de femmes que la lumière
de la foi catholique ne s'est pas éteinte.
Chapitres :
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8.
Jan Roothaan Amstelodamensis
Jan Roothaan peut servir d'exemple
dans la spiritualité hollandaise autour de 1800. Il
passe sa jeunesse à Amsterdam, où le culte catholique
est encore clandestin et fort vivant, malgré un manque
total d'infrastructure. Jan vit dans un contexte bourgeois
dépourvu de tout luxe culturel. En lui, on ne trouve
aucune trace de ce qui caractérise ses contemporains
Chateaubriand, Lamartine ou Stendhal, et dans la Rome qu'il
habitera pendant vingt-quatre ans il n'a pas l'air d'avoir
jamais entendu la musique de Verdi.
Etudiant brillant et aimé par
ses professeurs et camarades de l'Athénée illustre
de la ville d'Amsterdam, où il suit les cours de latin
et grec, philosophie, français et allemand, hébreu,
syriaque et babylonien, il se sent appelé à
cette Compagnie de Jésus qui survit seulement dans
l'empire de Catherine II. C'est pourquoi il entreprend sans
hésiter le voyage de la Russie - trois semaines en
bateau - où il trouve une communauté internationale.
Il y apprend à parler couramment le polonais et le
russe, et il enseigne au collège. Dans les multiples
errances de la communauté déclenchées
par la campagne de Napoléon, Jan Roothaan se montre
un frère cordial et facile, un Hollandais calme, flegmatique,
au fond sensible. Son planning méticuleux lui permet
de travailler dur, comme professeur, philologue et prédicateur.
Après les randonnées russes entre 1804 et 1820,
il s'adapte merveilleusement, avec sa santé de fer,
aux styles de vie suisse et italien qui suivent. A partir
de sa 38ème année il se trouve embarqué
dans l'administration universitaire, estudiantine, ensuite
jésuite. En 1829 il est élu Supérieur
Général de la Compagnie, à l'âge
de 44 ans, poste qu'il occupera pendant presque un quart de
siècle.
En tant que professeur de langue, Roothaan
a édité l'autographe des Exercices Spirituels
et un nouveau programme d'études de la compagnie de
Jésus : la Ratio Studiorum de 1832.
D'une foi réaliste, peu exaltée, mais profonde
et efficace, il lit tous les jours deux chapitres de l'Imitation
du Christ (voir notre chapitre 6 !) et il écrit le
fameux livret Comment méditer ? ("De ratione meditandi"
1836).
L'ampleur de son orientation s'exprime
dans le lancement de nombreuses missions et dans la facilité
de ses contacts avec les confrères. La spiritualité
de Jan Roothaan est ainsi marquée par cette synthèse,
déjà rencontrée, d'une vue large, voire
cosmopolite - Roothaan parlait couramment huit langues - et
d'un sens bourgeois, renfermé, qui étonne l'étranger.
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9.
Le siècle d'émancipation
Pour l'Eglise des Pays-Bas, le
dix-neuvième siècle marque d'abord la liberté.
Pendant deux siècles, le gouvernement des Sept Provinces
Unies a considéré et traité les catholiques,
au moins un tiers de la population, comme des citoyens de
second ordre, et il ne les a pas admis aux fonctions publiques,
servant juste à payer les impôts, tolérés
plutôt que respectés. Il ne leur restait, comme
aux juifs, que les professions libérales, surtout le
commerce. Mais depuis le début du 19ème siècle,
l'idéal de la Révolution Française et
le libéralisme ne tardent pas à gagner du terrain
et facilitent un essor rapide des catholiques. Beaucoup d'églises
sont construites, souvent à côté des temples
anciennement catholiques, des évêques sont nommés,
les catholiques prennent l'initiative d'un parti politique,
ainsi que d'un grand journal, de nombreuses écoles,
hôpitaux, syndicats, maisons d'éducation sont
fondés.
Dans ce foisonnement d'initiatives, des clercs jeunes et nombreux
sont souvent les premiers de cordée. La popularité
du Pape est immense, et le contingent de zouaves qui vont
au secours militaire des Etats Pontificaux est le plus important
de l'Europe.
Les catholiques hollandais s'inspirent aussi du romantisme.
C'est, on le sait, une ambiance, un "sens", parfois
une religion. Au fond du romantisme se trouve la conscience
qu'une réalité, morte en apparence, reprend
vie. Des réalités vitales : l'amour, l'enfant,
le passé, la nature, la nuit, la patrie, la mort, certains
styles, les dieux, la famille, etc
sont redécouvertes,
décollées de leur contexte banal et revalorisées
dans leur valeur propre. Ainsi la redécouverte du Moyen-Âge
- neiges d'antan du groupe opprimé - amène l'architecte
Cuypers à créer le Rijksmuseum et la gare d'Amsterdam
comme des quasi-églises gothiques. La fin de l'isolement
culturel dans lequel les catholiques ont vécu, leur
permet une activité immense : poussée missionnaire,
fièvre constructrice, créativité artistique,
renaissance de lieux de pèlerinage, une foule de vocations
et de congrégations religieuses, une intelligentsia
engagée, et cette générosité des
petits marchands, paysans, ouvriers qui paraît dépasser
les bornes.
En cela, l'exemple des deux nations voisines - la France de
Chateaubriand, de Viollet-le-Duc et de Montalembert, et l'Allemagne
de Mgr. Ketteler - ainsi que la gloire du Moyen-Âge
lui-même nuancent la spiritualité des catholiques
hollandais du 19ème siècle.
Après la nomination d'évêques en 1853,
le Pape canonisa quinze ans plus tard les dix-neuf martyrs
de Gorcum qui avaient donné leur vie, à Brielle,
au début de la guerre de 80 ans, pour un ensemble de
motifs religieux, économiques et politiques. La Hollande
catholique ne se sent plus "pays de mission", mais
"pays émancipé".
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10.
Enfin il y eut l'université
L'émancipation catholique
du 19me siècle produit une grande richesse spirituelle
et culturelle. Pour ce généreux foisonnement,
la nouvelle cathédrale de Haarlem, la seule en Hollande
créée en tant que telle, sert d'exemple. Construite
entre 1895 et 1930, elle réalise en architecture catholique
le "Gesamtkunstwerk" et le "théâtre
vivant" dont rêve l'Europe occidentale. A cette
époque aussi les catholiques hollandais ont su créer
des réseaux denses de syndicats et d'associations professionnelles,
d'hôpitaux, de congrégations religieuses, de
fondations éducatives, caritatives et sociales, trois
grands journaux nationaux, de nombreuses revues hebdomadaires
et mensuelles, une société de radiodiffusion,
un parti politique puissant, et surtout beaucoup d'écoles
primaires, soit citadines soit paroissiales, et secondaires.
Leur équivalence intégrale avec l'enseignement
public en matière d'inspection, de diplômes et
de finances (!) est stipulée par la Loi en 1917, date
qui marque un tournant décisif. Enfin, l'émancipation
est couronnée par la fondation de l'université
catholique en 1923.
Parallèlement à cette évolution, la partie
protestante de la nation et la partie "neutre",
aconfessionnelle, dynamisée surtout par les socialistes,
vivent leurs vies selon le même modèle. Jusqu'en
1940 ces trois tiers si différents et pourtant si ressemblants
de la population ne se connaissent guère. C'est la
fameuse société "sur trois colonnes",
compartimentée dans le domaine de la vie.
Nous découvrons ainsi la différence avec les
pays voisins : un catholicisme uni, sans vraie droite ni gauche,
sans "laïcité" à la française,
sans libéralisme anticlérical à la belge.
En voici quatre causes:
- Les catholiques hollandais vivent, de la Révolution
française ( +1800) à l'attaque allemande (1940),
l'héritage d'une église opprimée mais
sortant victorieuse de ses cachettes.
- Ils n'ont pas été bousculés par la
Guerre de '14, et leurs effectifs n'en ont subi aucun dégât.
- Le climat industriel modéré a favorisé
l'action sociale des pionniers prêtres, laïcs et
religieux.
- La fidélité séculaire au Pape leur
a appris à bien écouter les conseils en matière
morale et liturgique, et à lire les auteurs traditionnels
sans trop de complexes.
Bref, lorsque le 10 mai 1940 la Guerre
éclate, les catholiques hollandais ne peuvent se rendre
compte qu'avec leur 19ème siècle finissant,
l'Eglise va entrer dans une ère nouvelle.
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Quand l'Eglise-nation éclate
Le 10 mai 1940 les troupes allemandes
envahissent les Pays-Bas. Pour la configuration sociale cela
marque un rapprochement des églises chrétiennes
et une revalorisation du socialisme face l'adversaire commun.
Du fameux "compartimentage" hollandais (voir Marlot-Info
no 32,p.15) la dernière heure a sonné.
Un autre mois de mai, celui de '68, bouscule les rapports
humains, marque en Occident la fin des hiérarchies,
et met en branle un mouvement de "libérations"
qui, après plus de trente ails, ne laisse toujours
présager ni sa fin ni son ampleur morale. Et parmi
les Occidentaux, le Hollandais, braqué par nature sur
tout ce qui est marché, même celui des idées
de l'Etranger, se laisse emporter.
Du Concile Vatican Il suivi par les média avec avidité,
les rénovations se réalisent ici avant tout
dans le domaine pratico-pastoral. Pendant dix ans, de 1965
à 1975, une tempête fort fraîche range
des atavismes surannés, abat des richesses séculaires,
s'attaque à des valeurs essentielles et fait place
nette a d'autres aspects importants: la musique sacrée
est fort enrichie, le dialogue cuménique s'intensifie,
et les questions religieuses se posent de façon aiguë.
N'empêche que la dislocation quasi-totale du "compartimentage"
a privé les catholiques de leur terreau spirituel:
le pot où la plante poussait, s'est irréparablement
cassé! Et plus les structures avaient été
solides (e.a.l'enseignement et le syndicalisme), plus leur
écroulement faisait du fracas.
Ce qui reste, c'est un certain nombre de communautés
vivantes, la radio et télévision catholiques
(K.R.O.), quelques écoles et petits centres spirituels,
de beaux bâtiments, des diocèses bien organises
et très bien gérés, et surtout des efforts
contagieux quoique épars par une intelligentsia politique
et sociale. Bref, plutôt qu'exceptionnel, le clairsemé
spirituel est devenu de règle.
D'autre part on ne connaît en Hollande ni un mouvement
"traditionnel" qui soit intéressant, ni un
"renouveau" charismatique d'un impact plus que local.
Répétons, enfin, que par exemple dans le Sud
du pays (Brabant et Limbourg) la situation spirituelle n'est
pas la même, étant donné que le passé
y a été différent.
A quelle lumière résumer
cette longue histoire d'un "sentiment religieux"
? Quelles seront nos conclusions, positives ou fâcheuses?
Quelles perspectives s'ouvrent à la spiritualité
hollandaise ? La presse marlotine tâchera d'en tracer
une esquisse dans un dernier paragraphe.
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Résumé et perspective
Le seul pays, dit-on, que Dieu n'a pas
créé, c'est la Hollande puisqu'elle est le produit
des Hollandais. Depuis les moines assécheurs d'Egmond
(en 950) aux constructeurs du Plan Delta (en 1953), la Hollande
n'a cessée d'être ordonnée. Même
du point de vue religieux. Le découpage se fait dès
le début plus rapidement qu'ailleurs : en classes sociales,
en régions diocésaines et quartiers paroissiaux,
en clergé séculier et régulier, catholiques
et protestants, réformés et re-réformés,
chrétiens et humanistes, tradition et progrès.
Et ces découpages s'endurcissent presque toujours,
sans se déjuger, sans s'estomper, irréductiblement.
L'endigueur a le caractère tenace.
Dès la grande époque du catholicisme hollandais,
résumé dans l'Imitation du Christ (vers 1400),
les belles églises sont nombreuses, les béguinages
en chaque ville, les dévotions populaires quasi viscérales.
La vie religieuse est authentique, intérieure, réaliste,
solide comme les bâtiments romano-gothiques. Mais pour
l'inattendu, il y a peu de place. On est plus missionnaire
qu'accueillant. Ici, on n'improvise pas, le caprice est réputé
inadmissible. Malheur à ceux qui vivent " als
god in Frankrijk " et qui agissent " met de Franse
slag " !
Les prêtres, formateurs de conscience plutôt que
maîtres de spiritualité, mettent l'accent sur
la pastorale pratique de la visite des foyers, l'explication
catéchétique de l'Evangile et l'organisation
d'uvres : leurs bibliothèques en témoignent.
Aujourd'hui encore, dans les meilleurs cas, leur liturgie
est personnalisée et leur catéchèse fort
actualisant, mais parfois ils semblent ne pouvoir empêcher
que le rite perde sa sève et que la sociologie l'emporte
sur la pensée théologique. Marthe, la sur
de Marie, aurait pu être la sainte patronne de ce morceau
de terre.
Enfin, tout le passé de l'Eglise de Hollande depuis
le 16ème siècle - vie en cachette, délivrance,
émancipation, apogée - a abouti à une
" assiette " qui devait éclater aux temps
postmodernes. Ce fut, entre 1960 et 1980, la fin du cloisonnement
et du compartimentage et le début d'une Eglise minoritaire.
A cette Eglise, il ne reste que le choix
d'être sel de la terre, à moins qu'on ne se retire
soit dans un béguinage spirituel, soit dans la rancur
anti-romaine.
Mais si la société d'ici a l'air totalement
sécularisée, elle semble garder le sens de Dieu,
et ses attachements religieux restent souterrains. Dès
que l'Eglise montre un visage évangélique :
le Pape Jean-Paul I, une liturgie authentique, le phénomène
" Taizé ", le mouvement " Aide à
Toute Détresse ", le discours royal de Noël,
un prêtre qui défend le droit des pauvres, la
société hollandaise réagit positivement.
Un évêque de nos jours qui pose un geste évident
de charité recueille la louange générale.
Minoritaire, à peine recruteur, le catholique hollandais
réussit à fasciner son frère réformé,
voire son voisin incroyant, lors d'une liturgie intense, par
son vrai souci de l'humain et par sa connivence spirituelle
avec le monde entier.
C'est pourquoi l'auteur de ces lignes est convaincu que, à
condition que l'Eglise en Hollande abatte les cloisons et
comble tous les watergangs, elle gagnera une existence nouvelle.
Moins " une ", moins " sainte ", moins
" apostolique " que ses églises-surs
à l'étranger, elle les dépassera peut-être
par sa mondialisation : serait-elle avant tout plus "
catholique " ? Réussira-t-elle une conversion
du don à l'accueil, de l'habileté à la
profondeur, de l'ordonnance à l'aventure ?
Chapitres
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